L’image sexuelle des femmes noires et l’américanité des Africains-Américains dans la seconde moitié du 19e siècle

Hélène Charlery

Pendant la période précédent la Guerre de Sécession, de nombreux auteurs sudistes blancs, parmi lesquels Thomas Nelson Page, firent naître un genre littéraire qui faisait de l’esclavage une institution noble et dépeignait le « Vieux Sud » comme une société idyllique. La maison de la plantation y abritait une famille organique blanche soutenue par des esclaves noirs soumis. Dans le cas plus particulier des femmes, des servantes noires et asexuées occupaient leur temps à servir des maîtresses blanches, laissant les esclaves sensuelles et insubordonnées sciemment cloisonnées dans leurs quartiers et éloignées du foyer blanc. Cette vision romantique de la vie plantationnaire a encouragé les lecteurs à croire en l’existence de relations interraciales cordiales dans la région. Plus encore, elle a servi à infirmer les accusations de violences sexuelles que les abolitionnistes avaient lancées contre les propriétaires d’esclaves : ce n’était pas les gentlemen sudistes qui cherchaient à agresser les esclaves noires, mais plutôt ces dernières, particulièrement celles qui travaillaient dans les champs, qui cherchaient à s’engager auprès de ces hommes dans l’unique but de donner naissance à des enfants métis. Un tel raisonnement a par conséquent permis de défendre l’institution de l’esclavage comme un système logique et nécessaire aux biens-êtres des femmes noires, car il apportait des valeurs morales aux servantes du foyer et qu’il permettait de contenir les désirs sexuels des esclaves lascives.

Reproduisant ces romans de plantations, certains magazines et journaux de la seconde moitié du 19e siècle ont également renforcé et popularisé ces représentations de la sexualité des femmes noires dans la culture dominante américaine. Insistant sur les questions de genre et de race, trois personnages furent imaginés de manière à entériner ces représentations et réécrire les relations intimes entre les deux groupes raciaux. La Mammy vint progressivement incarner la servante noire soumise et asexuée. Strictement dépeinte comme un personnage noir, son aspect physique asexuel marquait l’absence évidente de relations entre les femmes noires et les hommes blancs au sein du foyer de la plantation. La « Jezebel » vint affirmer la permissivité des femmes noires, puisque, contrairement à la Mammy, son genre était considérablement mis en exergue. Du fait de son caractère lascif, elle était rendue responsable des rapports intimes qui pouvaient intervenir entre les deux groupes raciaux. Enfin, la « mulâtre » dépeignait une femme aux origines mixtes en proie à des problèmes d’intégration sociale et raciale. Sa représentation, tantôt décrite comme une femme ou comme une Noire, dépendait du groupe racial auquel elle était rattachée.

Popularisées dans la presse, la littérature et les iconographies de la fin du 19e siècle, ces trois représentations des femmes noires ont été inscrites dans une perspective « genrée, » racialiste et (dé)sexualisante. Elles ont également été renforcées à une période où les anciens esclaves devinrent citoyens. Obtenant la citoyenneté américaine grâce au 14e amendement en 1868, les Africains-Américains ont ensuite été exclus de l’identité nationale en 1896, lorsque la Cour Suprême légalisa la ségrégation raciale dans l’arrêt Plessy v. Ferguson. D’une décision à l’autre, un éventail de justifications théoriques a abouti à la conclusion que, en dépit du 14e amendement, les Noirs différaient des citoyens blancs. Par conséquent, les stéréotypes sexuels catégorisant les femmes noires ont évolué parallèlement aux discours et aux décisions politiques qui ont modifié le statut légal des citoyens noirs après la guerre de Sécession. Ces représentations ont été donc rattachées à l’identité nationale de la population noire.

En effet, puisque ces stéréotypes sexuels sont nés pour défendre l’esclavage, il n’est pas étonnant qu’ils aient été confortés après l’émancipation pour soutenir la mise en place de la ségrégation raciale. L’analyse de plusieurs articles de journaux parus dans la seconde moitié du 19e siècle montre comment ces stéréotypes sexuels ont été modifiés selon l’évolution du statut des Africains-Américains. Que ces derniers soient des esclaves libres, des citoyens à part entière ou de seconde catégorie, les différents auteurs dissimulaient ou exacerbaient la sexualité des femmes noires. En associant cette sexualité à l’identité nationale, ces auteurs ont par conséquent contribué à construire l’américanité des Africaines-Américaines, mais également celle de la population noire dans son ensemble.

 

Le « problème noir » ou l’identité américaine des Noirs

Le « problème noir » est une question qui fit débattre un nombre considérable d’auteurs principalement issus du Sud. Ces derniers s’exprimèrent sur le statut et la place des citoyens noirs américains aux Etats-Unis en grande majorité dans des journaux du Nord, tel que The Atlantic Monthly. Dans les années 1860 et 1880, où les auteurs publièrent le plus sur le « problème noir », le débat était animé par les décisions judiciaires ou législatives qui affectèrent le statut des citoyens noirs. Ainsi, la polémique journalistique fit son apparition lors du débat sur la ratification du 14e amendement. En d’autres termes, pour ces auteurs, la présence des Noirs sur le sol américain devint un « problème » précisément lorsque les anciens esclaves devinrent citoyens. Les auteurs accentuèrent alors les différences culturelles, historiques, intellectuelles, morales et biologiques entre les deux groupes raciaux. Ils affirmaient que, bien que les Noirs aient légalement obtenu la citoyenneté américaine, ils n’en possédaient pas les valeurs.

Même après la ratification de l’amendement, les auteurs firent renaître le « problème noir » en 1883 après l’Intervention de la Cour Suprême dans les Civil Rights Cases. La Cour avait alors statué que le Congrès ne pouvait contraindre les Etats et leurs citoyens à respecter les droits des citoyens noirs. Certes, ces droits étaient garantis au niveau fédéral, mais ils ne l’étaient pas dans les limites des Etats. En dépit du 14e amendement, les Noirs pouvaient alors y être traités différemment de la population blanche américaine. La décision judiciaire eut un impact considérable dans la mesure où les Républicains, qui avaient soutenu les Sudistes noirs pendant la Reconstruction, avaient quitté la région en 1877, la laissant aux mains de dirigeants sudistes blancs, libres d’agir à leur guise sur le sort des citoyens noirs. Le « problème noir » fut ranimé afin de valider pleinement la décision de la Cour Suprême. Dans « The Race Problem », discours prononcé à Washington D.C. en 1890, Frederick Douglass dénonçait en effet cette vision apocalyptique que les auteurs sudistes avait imaginée dans le but d’obtenir le soutien des Nordistes, tout en réduisant progressivement les droits que les citoyens noirs avaient acquis grâce aux amendements de la Reconstruction.

Alors, le recensement de 1880 avait confirmé la rapide croissance démographique des Sudistes noirs. Si leur nombre avait été plus important que celui des électeurs blancs, les citoyens noirs auraient évidemment constitué un pouvoir politique dans la région. La majorité des auteurs qui intervinrent sur la question exacerba l’augmentation de la population et firent des Sudistes blancs les prochaines victimes d’un peuple noir avide de venger des siècles de mise en esclavage. Les auteurs étaient fermement convaincus du fait que, privés de l’influence bénéfique de leurs maîtres blancs, les Noirs retourneraient à l’état sauvage et terrasseraient des Sudistes en minorité. Lorsque le recensement de 1890 annonça une baisse considérable de la population noire dans le Sud, le nombre d’articles sur le « problème » décrut également, mais plusieurs Etats, notamment le Texas, le Missouri, le Mississippi ou encore la Floride, avaient déjà mis en place des lois visant à limiter les droits des Noirs et à séparer les deux groupes raciaux.

Au début des années 1890, les auteurs avaient ainsi démontré que les deux groupes raciaux ne pouvaient cohabiter sur les mêmes territoires. Ils entamèrent alors un véritable débat sur les solutions préconisées pour écarter les deux populations. La polémique opposait ceux qui soutenaient le projet de ramener les citoyens noirs en Afrique, et ceux qui envisageaient davantage leur réclusion dans des territoires noirs. En 1896, la Cour Suprême mit fin au débat journalistique, lorsqu’elle entérina l’impossibilité d’une cohabitation interraciale et légalisa la ségrégation dans les Etats du Sud. Au début du 20e siècle, le « problème noir », débat sur la place des citoyens noirs dans la société américaine, ne constituait plus un « problème » puisque la Cour Suprême en soutenait l’argument principal : les Noirs étaient certes des citoyens américains, mais ils étaient différents des citoyens blancs.

Le débat a donc permis à ces auteurs de rendre public l’idée que les deux groupes raciaux étaient trop distincts pour partager la même citoyenneté et la même identité nationale. Ils parvinrent à en convaincre les lecteurs nordistes à travers des exemples, des anecdotes et des statistiques sur la vie quotidienne des anciens esclaves et des nouveaux citoyens noirs. Mais leurs démonstrations ont été surtout étayées par l’image sexuelle des femmes noires. Celle-ci varia ainsi en fonction des différentes phases du débat.

 

 

Les femmes noires et le « problème noir » avant 1890

Avant les années 1870, on ne dénote pas de corrélation entre les articles parus sur la Mammy et ceux qui discutent du « problème noir ». Au moment où le débat sur la question est relancé dans les années 1880, un nombre conséquent d’articles faisant référence aux femmes noires en général, et à la Mammy en particulier, avaient déjà été publiés dans la presse. C’est dans cette décennie, plus que n’importe quelle autre, que les deux sujets culminèrent et évoluèrent parallèlement (Tableau 1).

Tableau 1: Nombre d’articles (de 1 à 6) parus de 1860 à 1889

sur la Mammy, les femmes noires et le “Problème noir”

 

Dans les années 1880, l’augmentation conjointe des articles parus sur les trois sujets montre que les représentations des femmes et des personnages noirs évoluaient en fonction du « problème » ou participaient aux scénarios alarmants proposés par les auteurs.

On note avec intérêt que les articles sur la Mammy apparurent davantage dans les années 1870 et 1880, alors que les deux recensements annonçaient une rapide croissance de la population noire dans les Etats du Sud (Tableau 2). Le nombre conséquent d’articles parus sur ce personnage particulier montre l’importance qu’il véhiculait pour les auteurs comme pour les spectateurs. Contrairement à la Jezebel et à la mulâtre, il la Mammy était traité différemment par la plupart des auteurs. Principalement un personnage de fiction dans les journaux du Sud, la Mammy devint un membre réel de la vie plantationnaire dans les journaux du Nord et de l’Ouest tels que The Appleton’s journal, The Overland and Out West magazine et The Atlantic Monthly.[1] Dans cet univers sudiste, elle trouvait une place logique dans la hiérarchie raciale et sociale du foyer blanc. Ainsi, aux yeux des lecteurs du Nord, elle était exclusivement dépeinte comme une Sudiste noire qui s’épanouissait dans l’esclavage, pourtant aboli à la date de parution des articles.

Tableau 2: Nombre d’articles parus de 1860 à 1889

 sur la Mammy et le “problème noir”

 

 

Peu d’auteurs décrivaient la Mammy en dehors de la plantation ou du Sud. Lorsque c’était le cas, les auteurs insistaient sur sa tristesse, ses faiblesses et son incapacité à exécuter les tâches généralement allouées à la traditionnelle Mammy des plantations. Ils finissaient par conclure sur sa mort qu’ils reliaient indiscutablement à son éloignement du foyer plantationnaire blanc. En d’autres termes, la force légendaire de la Mammy était liée à sa proximité avec le Sud et l’univers de la plantation. Ainsi, dans les années 1870 et 1880, alors que les Noirs étaient des citoyens américains depuis quelques années déjà, l’argumentation de ces auteurs mettait en exergue le paradoxe suivant : la Mammy était la preuve que les Africains-Américains étaient plus vigoureux, plus épanouis et plus heureux en tant qu’esclaves vivant dans le Sud, qu’en tant que citoyens libres dans le Nord.

Le cloisonnement de la Mammy dans cet univers n’était pas uniquement social ou physique. Généralement inscrite dans l’esclavage, la servante noire était entièrement dévouée à ses maîtres et consacrée à l’éducation morale de leurs enfants. Selon les auteurs, c’est cette position privilégiée au sein du foyer blanc de la plantation qui lui permit d’adopter les valeurs et l’identité de la nation.[2] Par conséquent, l’américanité de la Mammy était garantie par son dévouement à la famille blanche, l’acceptation sans bornes de son statut social et de ses conditions de vie, et enfin son asexualité. En d’autres termes, sa fonction au service de la famille blanche faisait d’elle une vraie Noire américaine. L’idée sous-entendait également que les Noirs qui n’acceptaient pas la soumission de la Mammy n’étaient pas, eux, de dignes citoyens américains.

Comme dans le cas du « problème noir », les articles qui parurent sur la Mammy avant 1890 différaient de ceux publiés après. Jusqu’au recensement, les auteurs considéraient avec dépit que la Mammy était un personnage unique et menait les lecteurs nordistes à une conclusion pessimiste et alarmante : depuis l’émancipation et la ratification du 14e amendement, aucun membre de la communauté sudiste noire n’avait compris les valeurs de l’identité et la citoyenneté américaine, comme la Mammy et le vieil oncle noir l’avaient fait pendant l’esclavage. Comme l’auteur sudiste John Esten Cooke l’affirmait en 1869, il racontait l’histoire de « La dernière des Mammys » (“The Last of the Mammies”). Ainsi, particulièrement dans les années 1880, alors que les auteurs sudistes insistaient sur le « problème noir » et les différences importantes qui divisaient et éloignaient les citoyens blancs et noirs, dans des magazines et journaux similaires, d’autres auteurs soulignaient que la Mammy soumise et désexualisée était le seul membre de la communauté noire américanisé, mais qu’elle appartenait à un passé révolu. Les auteurs impliquaient ainsi que les générations contemporaines de Noirs n’étaient pas de vrais Américains sur le plan moral et culturel, même s’ils l’étaient sur le plan légal.

Les auteurs ont inlassablement comparé la Mammy aux autres femmes noires et renforcé un lien entre l’image sexuelle, les valeurs morales et l’identité nationale de ces personnages. En effet, dans plusieurs articles, la Mammy était sciemment dissociée des figures maternelles noires. Ces dernières étaient sexualisées et décrites comme des Africaines, et non des Américaines, alors que la servante noire était désexualisée et rapprochée des valeurs nationales. A nouveau, la comparaison confirmait que les Noirs étaient légalement américains, mais culturellement africains, tant qu’ils n’adopteraient pas l’attitude soumise de la Mammy et sa désexualisation.

De l’émancipation jusqu’au recensement de 1890, les représentations journalistiques de toutes les femmes noires soutenaient également l’argument selon lequel les Noirs étaient plus proches de l’identité américaine lorsqu’ils étaient esclaves que depuis qu’ils avaient été libérés et américanisés. Les portraits des Sudistes noires dans la presse étaient parfois dressés par des auteurs nordistes qui voyageaient à travers le Sud, et plus fréquemment par des auteurs sudistes de renom qui rendaient publiques leurs observations du quotidien des Noirs depuis l’émancipation. Tous insistaient principalement sur la lascivité des Noirs, et des femmes en particulier, dans le Sud ou sur l’ensemble du territoire. En 1861, avant l’émancipation, un auteur anonyme expliquait que les esclaves noirs étaient plus attentifs au bien-être des Blancs et de leurs enfants, qu’à celui des leurs.

 

They are careless – thoughtless of the morrow, and remarkably negligent of the sick. They despise to nurse each other, and even mothers have frequently to be compelled to attend to their sick children. They are cruel and despotic when in power, and the husband is frequently a hard master to his wife, and both are sometimes very severe to their children. They would give each other, if not prevented, more terrible chastisements than white men would ever inflict upon them. They are generally fatalists, and strongly inclined to polygamy. Their want of chastity is by no means the result of slavery, but a remnant of that barbaric character which estimates woman in the lowest and most sensual manner – indeed, as merely a beast of burden.

 

Alors que la Mammy était isolée du reste de sa communauté, dans ce présent extrait issu du Southern Literary Messenger, les femmes noires étaient mélangées au reste de leur groupe racial, et leur image servait à dés-américaniser l’ensemble du groupe. De façon intéressante, l’auteur anonyme établit un lien entre les habitudes sexuelles des esclaves noires et leur barbarisme, tout en les écartant de la culture familiale américaine. Ainsi, l’insistance sur ces habitudes sexuelles accentue les différences culturelles et morales entre les deux groupes.

En 1866, soit après l’émancipation, Georges Fitzhugh utilisa des arguments similaires et parvint à des conclusions identiques sur les Noirs libres qui vivaient dans un camp du Sud : “Abolition dissevered the relation of husband and wife among the Negroes […]. The very young children have died out of from neglect of their mothers.” On note l’intérêt que Georges Fitzhugh portait à l’attitude et aux conditions de vie des mères noires qu’il soulignait afin d’accroître, à son tour, les différences culturelles et raciales entre les populations blanches et noires. Il illustrait l’incompétence des mères noires en s’étonnant de l’importance qu’elles accordaient aux chiens du camp, alors qu’elles ne se préoccupaient guère de leurs propres enfants. Pour lui, ce comportement constituait la preuve de l’héritage barbare ou africain des Noirs. Il poursuivait ainsi dans l’article :

 

Now, we know, that there is not a full-blooded Negro woman in America fitted for any other work except field work. At that they are almost equal to white men, but in any other capacity, their labor is not worth half that of white women. Half the country ladies of Virginia have worked in their gardens, and some in the fields during, and since the war, yet these Negro wenches are taught to live by crime, rather than work in the field, where alone they are fitted to work.

 

À travers cette représentation des femmes noires, Fitzhugh construisait l’identité nationale en termes de race et de genre. Il établissait sciemment un lien entre les « ladys [blanches] de Virginie » et les gueuses noires. Une telle comparaison lui permettait de conclure que les femmes noires vivaient dans l’oisiveté et que de telles conditions les écartaient de la culture de la famille. Visiblement, selon lui, leur ancien statut d’esclaves expliquait leur incapacité à se conformer aux valeurs de l’identité américaine. Dans cet extrait, comme dans les précédents, l’image de la femme noire lascive était généralisée et mise en opposition à celle de la femme blanche pure et vertueuse, symbole de la culture familiale américaine. Il n’est pas étonnant qu’en 1866, au cœur du débat sur la ratification du 14e amendement, Fitzhugh défendit l’argument selon lequel les anciens esclaves ne pourraient jamais assumer la responsabilité de la citoyenneté américaine. On note cependant avec intérêt la façon dont il utilise l’image amorale de la femme noire pour appuyer ses propos.

En 1885, moins de vingt après les observations de George Fitzhugh et la ratification du 14e amendement, un révérend sudiste entamait l’une de ses allocutions qu’il publiait dans The American Missionary, de la façon suivante :

 

I do not see how any man can look at the condition of the woman of the Negro race without deep pity and indignation. Respect for womankind flows deeply in the veins of the Anglo-Saxon race. […] Today, the toiler of the Negro race is astonished to see how the Negro woman, when her work is done, will lock her door and go out to herd with other women upon the street, because not yet has she learned the meaning of home, and what home is, and it should be to her.

 

Selon l’auteur, depuis l’émancipation, les relations de genre entre hommes et femmes noires, et le comportement des Africains-Américains au sein de leur communauté illustraient les nombreuses différences qui existent entre la race anglo-saxonne et la race noire. A l’instar de George Fitzhugh, le révérend construisait l’identité américaine en termes de race et de genre : les représentations des femmes qu’il proposait aux lecteurs dépeignaient l’américanité de l’ensemble de la population raciale. Alors que les propos de George Fitzhugh en 1866 allaient à l’encontre de la ratification du 14e amendement, ceux du révérend faisaient écho à la décision de la Cour Suprême de 1883 et à l’apogée du débat journalistique sur le « problème noir ». Les deux auteurs s’accordaient sur le fait que, dans la seconde moitié du 19e siècle, la lascivité de la femme noire et son incapacité à assumer son rôle maternel au sein de sa communauté caractérisaient l’amoralité de l’ensemble du groupe racial. En 1888, dans le même journal, un auteur anonyme comparait la vie des esclaves noires à celles des Africaines-Américaines émancipées et parvenait à une conclusion identique à celle du révérend en 1885. Bien que l’article visait à promouvoir la création d’une école pour l’éducation domestique des femmes noires, l’auteur constatait que, de l’esclavage à son émancipation, l’Africaine-Américaine « demeurait une figure maternelle vulgaire, indélicate et incompétente. » C’est ainsi qu’il décrivait la vie des Africaines-Américaines :

 

everything [was] coarse, down to the coarse ignorant, senseless religion, which excites her sensibilities and starts her passions, go to make up the life of the masses of black women in the hamlets and villages of the South.

 

Dans l’ensemble de ces articles, on constate que les différents auteurs estimaient que l’américanité des femmes noires, leur adoption complète des valeurs et de la culture américaine, ne pourrait être validée que lorsqu’elles évolueraient au sein d’une famille qu’elles soutiendraient moralement, à l’instar des citoyennes blanches. Pourtant, dans aucun des articles parus avant 1890, ces auteurs ne présentaient les Africaines-Américaines, qu’elles soient dépeintes à l’image de la Mammy, la mulâtre ou la Jezebel, dans de telles situations domestiques. Aucun des personnages ou individus dont ils faisaient le portrait ne parvenait à se rapprocher du modèle blanc américain. Au contraire, les femmes étaient généralement dépeintes comme de mauvaises mères et de piètres épouses. Rares étaient les Mammys mariées à un homme noir. Lorsque c’était le cas, l’union arrivait rapidement à son terme après l’intervention d’un autre personnage féminin, généralement un personnage aux traits caractéristiques de la Jezebel. Certes, la Mammy était une figure maternelle efficace dans la communauté blanche, mais elle demeurait une mère et une épouse impuissante et incompétente au sein de son propre groupe racial. Les auteurs suggéraient alors que, puisque aucune femme noire ne possédait de famille à l’image du modèle américain, la communauté noire dans son ensemble n’était pas parvenue à adopter les valeurs culturelles américaines.

Ces citations diverses, allant du début des années 1860 à la fin des années 1880, montrent que les trois amendements de la Reconstruction n’ont pas enrichi les représentations des femmes noires. Au contraire, l’opposition et les polémiques qu’ils ont suscitées ont davantage encouragé les différents auteurs à exacerber la prétendue lascivité et amoralité des femmes noires afin de mieux distinguer les deux groupes raciaux. Par le biais de ces démonstrations, les auteurs concluaient que cette amoralité était le résultat d’un héritage africain et non américain. Par opposition, l’américanité de la Mammy était la preuve du bien-fondé des relations qu’elle entretenait avec ses maîtres pendant l’esclavage. Ainsi, les illustrations proposées par ces différents auteurs soutenaient l’argument principal du « problème noir », selon lequel, en dépit de leur statut de citoyens, légalement acquis par le 14e amendement, les Noirs n’étaient pas de vrais Américains sur le plan moral et culturel.

 

 

Les femmes noires après 1890

Dans les articles qui parurent après 1890, les auteurs n’étaient pas aussi pessimistes qu’ils l’avaient été auparavant, lorsqu’ils décrivaient les valeurs morales des femmes noires. Préalablement, ils avaient démontré que la population africaine-américaine ne pourrait en aucun cas être incluse dans l’identité américaine, puisque la Mammy désexualisé, unique représentation de l’idéal féminin noir américain, avait disparu avec l’institution de l’esclavage. On constate alors qu’après le recensement de 1890, les auteurs ne dépeignent plus la Mammy comme un modèle féminin strictement rattaché au passé. Au contraire, ils affirment qu’elle est alors aussi efficace après l’émancipation qu’elle ne l’était pendant l’esclavage. A présent décrite comme un membre actif de sa communauté, la Mammy incarne alors la solution au « problème noir ». Son modèle peut alors être assimilé à l’ensemble de son groupe racial.

Le nouvel optimisme des auteurs suggèrent alors que toute femme noire peut devenir une Mammy soumise et désexualisée. En 1903, dans « Mammy », article paru dans The Atlantic Monthly, Julia Tutwiler en offre l’illustration. Elle y généralise la transformation d’une femme noire amorale ordinaire en une traditionnelle Mammy attentive et attentionnée. En effet, elle raconte l’histoire de sa propre Mammy de l’esclavage jusqu’à l’émancipation. Il est intéressant de noter que la transformation du personnage nécessite la perte de son genre et de sa sexualité, pourtant considérablement mis en exergue, avant que le personnage ne devienne une Mammy. Tutwiler associait alors l’incapacité de cette femme noire ordinaire à adopter et véhiculer les valeurs américaines à ses habitudes immorales, son penchant pour l’alcool et son inaptitude à s’occuper des autres. Puis, ce personnage féminin noir fut présenté à la famille blanche de Tutwiler et se vit confier la garde et l’éducation des enfants blancs. C’est ainsi que cette femme noire dépravée, haineuse et raciste devint un personnage noir patriotique, soumis et entièrement dévoué à la famille blanche américaine. Au moment précis où elle devint Mammy, elle ne fut plus dépeinte comme une femme mais uniquement comme un personnage noir, l’auteur insistant dès lors sur la couleur et la noirceur de sa peau. Plus aucune référence n’était faite à son corps, mais davantage à sa tenue vestimentaire, représentative de sa fonction de Mammy désexualisée : un foulard noué autour de la tête et un large tablier aux nombreuses poches qui recouvrait la totalité de son corps robuste. En d’autres termes, dès lors qu’elle prit la responsabilité de s’occuper des enfants de la famille blanche, elle fut « dégenrée » : elle n’était plus femme, ni mère ni épouse. A la conclusion de l’article, Tutwiler faisait de cette transformation un modèle dans l’américanisation de toutes les femmes noires.

Ainsi, dans les articles parus après 1890, la reproduction du modèle de la Mammy à toutes les femmes noires était envisagée comme la solution au « problème ». Mais elle nécessitait la soumission et la désexualisation des femmes noires. Pour devenir de vraies Africaines-Américaines, ces dernières devaient renoncer à l’égalité qui leur était garantie par les lois fédérales et accepter les hiérarchies sociales et raciales comme les décisions de justice sur les droits civiques des Noirs dans divers Etats l’exigeaient. C’est précisément ce que la Cour Suprême imposa lorsqu’elle légalisa la ségrégation dans l’arrêt Plessy v. Fergusson. La ségrégation venait imposer cette soumission sociale et raciale, et les diverses lois contres les unions et mariages mixtes s’assuraient de la désexualisation des femmes noires et des relations interraciales américaines. L’analyse de ces différents articles de journaux portant sur les femmes noires a montré que la Mammy et les femmes noires ont tout autant servi à justifier l’esclavage qu’à défendre la mise en place de la ségrégation. L’image de cette Mammy désexualisée a permis aux auteurs de définir l’idéal féminin noir américain de l’émancipation jusqu’à la décision de la Cour en 1896.

Contrairement aux cas de la Mammy et de la Jezebel, les représentations journalistiques de la mulâtre n’ont paradoxalement pas changé de l’émancipation à la fin du siècle. Pourtant, les portraits de ce personnage renforcent les deux principales caractéristiques de la Mammy et de la Jezebel : le contact des femmes noires avec la race blanche leur apporte des valeurs morales, alors que l’éloignement de la famille blanche révèle leur lascivité ; la prétendue sexualité déviante des femmes noires résulte d’un héritage africain alors que leur asexualité est la preuve qu’elles sont parvenues à adopter les valeurs américaines. Ainsi, lorsque les auteurs décrivaient une mulâtre, ils distinguaient sciemment les origines raciales du personnage. S’ils mettaient en exergue ses origines blanches, la mulâtre devenait alors un personnage intellectuellement et moralement supérieur au reste de la population noire. La mulâtre était alors une femme noire américaine que les auteurs opposaient à des Africaines vivant sur le sol américain. Inversement, si les auteurs se référaient aux origines noires de la mulâtre, son image sexuelle venait alors renforcer un héritage africain. En d’autres termes, les auteurs dépeignaient une mulâtre peu sexuellement menaçante lorsqu’elle était rapprochée de la population blanche, et davantage sexualisée lorsqu’elle évoluait au sein de la communauté noire.

 

Conclusion

Dans la presse de la fin du 19e siècle, ces trois personnages ont servi à discuter publiquement les questions de race, de genre, de sexualité et d’identité nationale. Leur évolution faisait écho aux changements du statut légal des citoyens noirs. A travers ces écrits journalistiques, les auteurs suggéraient que l’émancipation et le 14e amendement avaient inévitablement mené à la disparition de la Mammy américaine et à la prééminence de la femme noire hypersexuelle et africanisée. Lorsque la ségrégation fut légalisée à l’issue du 19e siècle, le personnage de la Mammy américaine était à son apogée. Quant à la femme noire hypersexuelle, elle pouvait être incluse dans l’identité américaine à condition qu’elle soit désexualisée, « dégenrée » et soumise, à l’instar de la Mammy. En d’autres, la sexualisation et la désexualisation des femmes noires dans la presse ont servi à déterminer l’aptitude des femmes à se conformer à l’identité américaine des Noirs telle qu’elle était voulue par les lois. L’image sexuelle des femmes noires a donc été construite de manière à mesurer et dicter l’américanité de tous les Africains-Américains.

 

Ouvrages cités

(1888) “The Black Woman of the South”, The American Missionary, 42 (4) 105-108.

Eaton, Edward D (1885). “Address”, The American missionary, 39 (1) 20-23.

Cooke, John Esten (1869). “The Last of the Mammies”, The Galaxy, (7) 110-113.

Fitzhugh, George (1866). “Camp Lee and the Freedmen's Bureau”, Debow's Review, 2(4) 346-355.

Holcombe, William Henry (1861). “Characteristics and Capabilities of the Negro Race,” Southern Literary Messenger, 33 (6) 401-410.

Tutwiler, Julia R. (1903). “Mammy”, Atlantic Monthly, 91 (543) 60-71.

White, Deborah Gray (1985). Ain't I a Woman? Female Slaves In The Plantation South, New York: Norton.



[1]. En ce qui concerne la Mammy, plus de 580 articles ont pu être réunis. La plupart de ces écrits était fictifs. Une minorité d’entre eux dépeignait la Mammy comme un personnage ayant réellement existé.

[2] Les auteurs estimaient que le vieil oncle noir, autre personnage dérivé du roman d’Harriet Beecher Stowe, La case de l’oncle Tom, occupait lui aussi une place particulière au sein du foyer blanc de la plantation.