Roland Bonvalet, Comment j’ai gagné le Canada, Marseille, Le Mot et le Reste, 2006.

 

Se laisser aller au hasard des rencontres, des chemins, des terres et des mers, des rues ou des grands espaces, cela semble être une définition plausible du voyageur, de celui qui va et qui verra, qui prend ce qui vient et qui le fait sien ne serait-ce que pour un temps, qui évolue dans les rues d’une grande ville aussi bien que sur une route perdue au milieu de nulle part, dans un bateau comme dans une voiture ou à bord d’un train, bref, celui qui est quel que soit l’endroit où il se trouve, et qui devient au gré du temps et du hasard.

Une langue devient également elle-même selon les endroits où elle se trouve et voyage. Elle se forme dans les rues et sur les routes, dans les villes et les campagnes, elle prend les accents de ceux qui la portent, l’importent et la déportent, elle se mêle à la foule et s’expose en public tout comme elle sécrète en privé, elle se pose dans les livres et se repose dans les dictionnaires, elle se laisse influencer par d’autres langues et s’adapte au gré des rencontres, bref, elle est et devient au hasard de la vie et au cours du temps.

Un voyageur qui écrit « Mon métier, c’est la langue française » (210) et qui nous conte les histoires de ses périples (fiction ? réalité ? la question ne se pose pas, dans une œuvre la réalité est belle et bien celle des mots, de la langue) et les aléas de son métier qui le mène vers une multitude de jobs, un tel conteur ne peut qu’avoir une conscience précise de la valeur du hasard et des chemins, du temps et des espaces. La différence entre une djob et un métier est ici primordiale et, pour le voyageur qui n’hésite pas à mettre les voiles tel Onlémet (le surnom du narrateur), elle est décisive dans son approche du monde qu’il parcourt : son métier est sa langue, cette partie de lui qui évolue avec lui et qui, tout en le constituant, lui permet de constituer le monde. Tel est son métier : une partie de lui-même. Les jobs, par contre, font partie des mondes dans lesquels il évolue, dans lesquels il voyage et auxquels il se sent parfois appartenir : « Il y a deux sentiments qui s’excluent quand on prend pied dans la ville étrangère : la bohème pure du premier jour, le dépaysement, qui ne dure que quelques jours, qu’on ne retrouve jamais plus, puis la fierté de la conquête, d’appartenir, quand un job a enfin consacré cette appartenance » (148).

Dès les premiers mots du roman de Roland Bonvalet Comment j’ai gagné le Canada, le lecteur est déplacé : « Unedjobquim’dit l’mec, l’mec de l’immigration. » (15) Ça voyage, ça immigre, ça bouge… Et ce n’est qu’un début. Départ de Stockholm puis Montréal, Toronto, Paris, Vancouver, les States, l’Atlantique, en bateau, en voiture, en auto-stop ou en train, tout ça dans le désordre et j’en oublie, le narrateur passe et raconte l’Ouest et les accents, ses jobs et ceux qui croisent son chemin, et ce dans son français qui n’a pas peur de voyager et de se laisser influencer. Cette langue, la passion du narrateur et son métier, est, entre les lignes qui joignent différents lieux et personnages, le cœur de ce roman : elle se laisse porter par de nombreuses voix et s’articule de multiples façons car le narrateur donne la parole aux autres dans et par sa propre parole.

Oui, la langue française voyage dans la parole du conteur. Sa voix est présente, en permanence, et l’écrivain trouve un juste équilibre entre la familiarité de celui qui se laisse aller, porté par le rythme oral de son récit, et la subtilité de l’écriture, de la succession des mots et des différentes instances qui les possèdent. Et la lecture est donc faite de rencontres. On l’a dit, il y a les jobs – busboy sur un bateau, traducteur, livreur de lait, reporter, side applicator, etc. –, il y a aussi les femmes – celle qui accroche et que l’on hésite à suivre ainsi que celles qui passent plus vite qu’un baiser –, il y a les amis, les chums, il y a tous les autres…

Comment j’ai gagné le Canada n’est pas seulement l’histoire d’un homme qui bourlingue avec peu d’argent dans les poches et beaucoup de liberté dans le regard, c’est surtout celle d’un maudit  (écrivain) français qui s’en va au Canada. Et « [l]e français est le pire immigrant qui soit, il ne s’assimile pas, le fait est bien connu, surtout au Canada » (163).

Un écrivain – québécois d’ailleurs – m’a dit un jour qu’un écrivain est quelqu’un qui te prend par la main et qui t’emmène quelque part. S’il te fait trébucher une fois, tu continueras sûrement à lui faire confiance. Deux fois, tu vas commencer à hésiter. À partir de la troisième fois, tu seras méfiant et il ne pourra pas t’emmener n’importe où. Un bon écrivain te prend par la main et tu peux le suivre n’importe où les yeux fermés, tu marches avec lui, ça marche tout seul, ça va de soi. Roland Bonvalet prend le lecteur par la main et lui parle, et on l’écoute, et on le suit.

            Il gagne le Canada en s’y perdant et en se laissant aller à ses chemins. Après tout, il semble que chacun de nous est et devient par les chemins où nous mène la vie ; seulement le voyageur en a conscience, une conscience vécue, expérimentée, sentie. Et voyager à l’Ouest au XXe siècle permet, pour celui qui ouvre ses yeux, de percevoir la précipitation de l’Histoire, son développement artificiel : « L’Ouest est à la mesure de l’homme du XXe  siècle. L’européen y découvre le phénomène de l’accélération de l’histoire, du ratatinement de l’espace et du temps » (109).

            Comment j’ai gagné le Canada est l’œuvre d’un homme qui écrit en marchant et qui parle dans son écriture à tous les temps et de tous les espaces qu’il rencontre. Il soliloque, il crie, il chante, il râle (en bon français), il pense, il récite, il se tait même. Ce qu’il cherche à gagner, bien plus que le Canada, c’est sa propre liberté : « Seul. Seul mais libre. Libre de crever de faim, d’errer sans foi ni lieu sur une terre bientôt trop petite. ‘‘Ceux qui ne peuvent se tenir dans le monde entier’’ comme dit Prévert » (31). Français, il s’en va vivre la liberté du Canada, si différente de celle de la France. La liberté est là, s’impose d’elle-même : « Le mot liberté, au Canada, n’est pas écrit sur tous les édifices publics, mais dans l’immensité de ses espaces et de ses possibilités d’avenir » (136). La liberté naturelle de l’ouest canadien opposée à la liberté écrite de la France. Ce narrateur, français, vit sa liberté dans ce Canada qui lui est si proche, si personnel. Mais il ne se considère pas comme un aventurier pour autant : « J’étais un clandestin. Et je le savais. Aucune mission, si ce n’est celle, strictement personnelle, de survivre sans déchoir par  rapport à un idéal strictement personnel. Je refuse le titre d’aventurier. L’aventurier se distingue en ce qu’il veut avant tout faire fortune, et par tous les moyens en mangeant de l’espace en général… Je ne suis pas bêcheur, j’ai toujours été prêt à faire fortune, non pas avant tout et par n’importe quel moyen. J’ai été coureur des bois (et des villes) trois siècles trop tard, c’est tout. Compagnon du tour du monde, comme il y eut des compagnons du tour de France » (209).

            Comme le dit Raymond Federman dans sa préface, Roland Bonvalet a signé son grand livre : celui qu’un(e) auteur(e) traîne avec soi un peu partout, un peu nulle part, dans l’attente de rien d’autre que d’en achever l’écriture. Le livre est enfin publié, une génération après la mort de son auteur qui, professeur à l’université, s’était finalement installé à Edmonton, au Canada, après l’avoir gagné.